Connu sur les hauts plateaux de l'Anatolie orientale pour l'anneau de volcans éteints qui l'entoure, le lac de Van n'est pas seulement la plus grande étendue d'eau de Turquie : par son origine géologique, la chimie de son eau et la vie qu'il abrite, il représente aussi un type de lac rare à l'échelle mondiale. Sa surface peut évoquer celle d'un lac d'eau douce, mais son eau est bien trop salée et savonneuse pour être bue — une chimie singulière qui a directement façonné aussi bien l'écologie du lac que la vie humaine alentour.
Situation géographique et principales mesures
Le lac se situe dans les limites des provinces de Van et de Bitlis, dans la partie occidentale de la dépression tectonique qui s'étend entre le Taurus oriental et les monts Aladağlar. Sur ses rives ouest et nord-ouest s'élèvent des volcans éteints tels que le Süphan et le Nemrut — cette ceinture volcanique est aussi le principal acteur de l'histoire de la formation du lac.
Sa superficie est d'environ 3 713 kilomètres carrés, ce qui en fait le plus grand lac de Turquie. Son niveau d'eau variant d'une année à l'autre selon les conditions climatiques, son altitude fluctue également, se situant en moyenne autour de 1 646 mètres au-dessus du niveau de la mer. Son profil de profondeur est tout aussi remarquable : la profondeur moyenne avoisine 170 mètres, tandis que le point le plus profond dépasse 450 mètres. Ces chiffres font du lac de Van l'un des plus grands lacs endoréiques par le volume, non seulement à l'échelle du pays mais aussi du monde — son volume d'eau total dépasse 600 kilomètres cubes.
Quatre îles se trouvent dans la partie orientale du lac : Akdamar, Çarpanak, Adır et Kuş (l'île aux Oiseaux). Parmi elles, Akdamar, connue pour son église médiévale, est l'un des sites culturels les plus visités de la région. Le littoral est extrêmement découpé ; de nombreuses baies et péninsules donnent au lac l'apparence non pas d'un bassin unique, mais d'une chaîne de sous-bassins reliés entre eux.
Comment s'est-il formé ? Une vallée fermée par une coulée de lave
Le lac de Van n'est pas, au sens classique, un lac de cratère volcanique : c'est un lac de barrage volcanique. L'exutoire d'une dépression tectonique déjà existante dans la région a été obstrué par des coulées de lave issues du mont Nemrut ; lorsque l'écoulement naturel de l'eau entre les dépressions de Van et de Muş a été interrompu, l'eau qui s'accumulait dans la dépression a formé le lac actuel. On estime que cette coulée de lave s'est étendue sur plusieurs dizaines de kilomètres et que l'événement s'est produit il y a environ deux cent mille ans, au cours d'une phase intermédiaire de l'ère glaciaire.
Mais l'histoire du lac ne se résume pas à ce seul événement. Les enregistrements sédimentaires au fond du bassin montrent que l'accumulation d'eau dans la cuvette remonte à une période bien plus ancienne. Le lac de Van doit donc être compris non comme une étendue d'eau formée « d'un seul coup », mais comme un bassin de longue durée qui s'est étendu et contracté à plusieurs reprises, dont la chimie a changé, et qui a même parfois présenté des caractéristiques d'eau douce.
PALEOVAN : une archive de 600 000 ans dissimulée au fond du lac
Les informations les plus complètes sur le passé géologique du lac proviennent du projet PALEOVAN, mené en 2010 avec le soutien du Programme international de forage scientifique continental (ICDP). Après des études sismiques préliminaires détaillées, des forages ont été réalisés en deux points distincts, à des profondeurs d'eau atteignant 360 mètres ; des carottes sédimentaires ont été extraites jusqu'à environ 140 mètres de profondeur dans le bassin Nord et environ 220 mètres au niveau de la crête d'Ahlat.
Ces carottes fournissent un enregistrement climatique continental ininterrompu couvrant les 600 000 dernières années. Les sédiments ont été datés par plusieurs méthodes complémentaires : comparaison des couches climatiques, comptage des couches annuelles (varves), analyse des couches de cendres volcaniques, datation argon-argon et radiocarbone, magnétostratigraphie et isotopes cosmogéniques. La détection de centaines de couches distinctes de cendres volcaniques (téphra) tout au long de la carotte démontre concrètement à quel point l'activité volcanique du bassin a été intense au cours des dernières centaines de milliers d'années. Les sédiments les plus profonds sont particulièrement importants, car ils indiquent que la première phase du lac a débuté dans des conditions d'eau douce.
Parce que cet enregistrement permet de retracer non seulement l'histoire du lac de Van lui-même, mais aussi les sécheresses, les effondrements du niveau d'eau et l'activité sismique et volcanique de toute l'Anatolie orientale et du Proche-Orient au fil des cycles glaciaires et interglaciaires, il constitue une référence parmi les lacs des latitudes moyennes.
La chimie de l'eau : pourquoi ne gèle-t-elle pas, pourquoi est-elle salée ?
Le lac de Van est un bassin endoréique : il n'a pas d'exutoire. Les minéraux dissous transportés par les cours d'eau qui alimentent le bassin s'y accumulent, tandis que l'eau ne se perd que par évaporation. Sur des centaines de milliers d'années, ce cycle a entraîné une hausse de la concentration de carbonates et de sels dissous. La salinité de l'eau a ainsi atteint environ 19 pour mille, et son pH se situe entre 9,7 et 9,9, soit un niveau nettement alcalin.
Cette composition chimique explique l'une des caractéristiques les plus frappantes du lac : malgré son altitude et son climat continental rigoureux, avec de longs hivers glacials, la surface du lac ne gèle jamais. Les sels dissous abaissant le point de congélation de l'eau, les petits lacs environnants gèlent alors que le lac de Van demeure en eau libre. Cette même composition sodée explique aussi pourquoi l'eau du lac était traditionnellement utilisée pour laver le linge à la place du savon.
Cette eau alcaline et riche en soude crée également des conditions favorables à la formation de structures carbonatées d'origine microbienne dans le lac. Ces formations carbonatées en forme de tours, qui s'élèvent sous l'eau près du rivage, sont produites par des communautés de micro-organismes rappelant les formes de vie les plus anciennes de la Terre, ce qui suscite l'intérêt aussi bien des géologues que des biologistes.
Un seul poisson dans un environnement hostile : le chalcalburne du lac de Van
La chimie de l'eau du lac de Van limite sa diversité biologique. Bien que le lac abrite des centaines d'espèces de plancton, la seule espèce de poisson qui se soit adaptée à ces conditions est le chalcalburne du lac de Van (Alburnus tarichi). Appartenant à la famille des cyprinidés, cette espèce s'est adaptée à une forte salinité et à un pH élevé, devenant une ressource endémique caractéristique du bassin du lac de Van.
Le cycle de vie de ce poisson est directement lié à la chimie du lac. Il se nourrit et grandit dans l'eau sodée, mais ne peut pas y pondre ses œufs. C'est pourquoi, chaque année entre avril et juillet, il migre en grands bancs vers les cours d'eau qui se jettent dans le lac pour s'y reproduire. Après avoir frayé en eau douce, les poissons regagnent le lac. Cette migration, dont la densité est telle qu'elle change la couleur de l'eau à l'embouchure des cours d'eau, est l'un des phénomènes naturels les plus remarquables de la région.
Cette migration constitue aussi le moment où l'espèce est la plus vulnérable : les bancs, resserrés dans des lits de rivière étroits, deviennent des cibles faciles pour le braconnage. C'est pourquoi une interdiction de pêche est appliquée pendant la période de reproduction, et les efforts de protection et de contrôle sont intensifiés. Le chalcalburne constitue le plus grand stock de poissons des eaux intérieures de Turquie et fait vivre directement plus de quinze mille personnes autour du lac. Le fait qu'une part importante des poissons pêchés dans les eaux intérieures du pays provienne de cette seule espèce témoigne du poids économique de cette ressource.
Les menaces qui pèsent sur l'espèce ne se limitent pas au braconnage. Dans les cours d'eau où elle migre pour se reproduire, l'extraction de sable, les interventions sur le lit des rivières, les ouvrages de prise d'eau et la réduction des débits liée à la sécheresse empêchent les poissons d'atteindre les tronçons amont, ce qui diminue le succès reproductif. Dans certains cours d'eau, la capture par unité d'effort aurait considérablement diminué au fil des décennies.
Niveau d'eau changeant et avenir
Les lacs endoréiques réagissent rapidement même à de faibles variations de l'équilibre entre précipitations et évaporation. Le niveau d'eau du lac de Van a lui aussi connu des hausses et des baisses au fil de l'histoire : lors des périodes de hausse, il a submergé des terres agricoles et des habitations riveraines, tandis que lors des périodes de baisse, il a mis au jour de vastes plaines côtières ainsi que des formations carbonatées microbiennes immergées. Le recul du littoral observé ces dernières années montre que la sécheresse croissante dans la région et l'utilisation de l'eau dans le bassin doivent être examinées conjointement. Les périodes de sécheresse passées révélées par les enregistrements sédimentaires extraits du fond du lac offrent également un point de référence concret pour les discussions actuelles sur la gestion de l'eau.

