La misbaha qu’un musulman fait glisser entre ses doigts, le mala qu’un moine bouddhiste égrène en récitant, le rosaire sur lequel une catholique compte ses "Je vous salue Marie" — ces objets semblent appartenir à des religions différentes, mais ils puisent à une racine commune. Chacun est la même réponse à un problème simple auquel les hommes sont confrontés depuis des siècles : lorsqu’on répète une prière cent, cinq cents ou mille fois, comment suivre le compte sans perdre sa concentration ?
Un outil pour compter
Dans de nombreuses traditions religieuses, répéter un grand nombre de fois certaines paroles ou certains noms sacrés est une forme de dévotion appréciée : la répétition de mantras (japa) dans l’hindouisme et le bouddhisme, le dhikr et le tasbih dans l’islam, la prière de Jésus dans le christianisme oriental. Garder en tête des dizaines ou des centaines de répétitions est difficile et distrait l’esprit. Un fil de perles ôte ce fardeau : on fait glisser une perle à chaque parole, et lorsque le tour est achevé, on connaît le compte. L’esprit est alors libre de se consacrer à la prière elle-même plutôt qu’au décompte.
Des racines en Inde
Le plus ancien usage connu de perles à compter tenues à la main remonte à environ le VIIIe siècle av. J.-C. en Inde. Le mala, du sanskrit signifiant "guirlande", compte généralement 108 perles et une perle plus grosse, dite "meru" ou "guru", qui marque le début du tour. La pratique est passée de l’hindouisme au bouddhisme, au jaïnisme et au sikhisme. Avec la diffusion du bouddhisme à travers l’Asie, les chapelets l’ont accompagné au Tibet, en Chine, en Corée et au Japon, et le nombre 108 est resté un symbole commun à ces traditions.
Du caillou à la perle dans le christianisme
Dans le christianisme, la pratique du décompte remonte aux Pères du désert de l’Égypte des IIIe et IVe siècles. Ces premiers moines utilisaient des cailloux tirés d’une bourse, ou des cordes à nœuds, pour compter en récitant chaque jour les 150 psaumes. Avec le temps, les cailloux sont devenus des perles enfilées sur un cordon. Le mot anglais "bead" (perle) vient d’ailleurs du vieil anglais "bede", "prière" : l’objet tient son nom de l’acte. Le rosaire marial a pris sa forme actuelle entre le XIIe et le XVe siècle et a été uniformisé au XVIe : dix groupes de cinq perles pour une série de "Je vous salue Marie".
La misbaha dans l’islam
Dans le monde musulman, la misbaha, subha ou tasbih est utilisée depuis au moins le IXe siècle. Elle porte le plus souvent 99 ou 33 perles. La série de 99 aide à réciter les 99 noms de Dieu. La série de 33 sert à répéter "Subhan Allah", "Alhamdulillah" et "Allahu akbar", généralement 33 fois chacun, après la prière rituelle. Avec le temps, la misbaha est aussi devenue un objet social, et faire tourner les perles dans la main est devenu une habitude familière dans de nombreuses cultures.
Le langage des perles
Un grain de chapelet n’est pas qu’un compteur ; sa forme et sa matière portent aussi un sens. Sur le rosaire catholique, chaque dizaine de grains "Je vous salue Marie" est séparée par un grain "Notre Père", et une croix pend au bout du fil, si bien que l’on sait où l’on en est au seul toucher, même les yeux fermés. Sur les malas tibétains, des perles-repères insérées dans la boucle en marquent les divisions. Sur la misbaha islamique, la file de 99 se termine le plus souvent par une longue pièce d’about appelée "imame" et par des perles "nişan" qui la divisent en trois.
La matière varie elle aussi selon la tradition : bois de santal, ébène et graines de rudraksha en Inde ; noyaux d’olive et bois de rose dans le monde chrétien ; ambre, jais et bois de rose prisés dans l’art ottoman du chapelet. Du plastique bon marché à la pierre précieuse, chaque perle est choisie en sachant que son propriétaire la touchera des centaines de fois par jour.
La trace d’un besoin commun
Les chapelets survivent aujourd’hui dans la foi bahá’íe (95 perles), dans certaines communautés juives, et même détachés du culte, comme le komboloi grec, habitude purement profane. Avec des théologies différentes, des nombres de perles différents et des paroles différentes, tous sont nés du même besoin humain : tenir le rythme de la répétition et rassembler l’esprit sur un seul point. C’est pourquoi le chapelet est l’un des rares éléments de culture matérielle auxquels des religions développées indépendamment les unes des autres sont parvenues sous une forme étonnamment semblable.

