D'un burger à une théorie économique
En septembre 1986, la journaliste de The Economist Pam Woodall cherchait un moyen d'expliquer une théorie complexe des taux de change à des lecteurs ordinaires, sans les perdre dans des graphiques et des formules. Sa solution fut à la fois simple et durable : utiliser un produit vendu presque partout dans le monde sous une forme quasi identique — le Big Mac de McDonald's — comme étalon pour comparer les monnaies. Depuis, The Economist publie ce qu'il appelle l'« indice Big Mac », devenu au fil du temps ce que les économistes appellent, mi-amusés, la « burgernomics ».
Qu'est-ce que la parité de pouvoir d'achat ?
La théorie sous-jacente à l'indice est la parité de pouvoir d'achat (PPA) : l'idée que, à long terme, les taux de change tendent vers un niveau où un panier de biens identique coûte le même prix dans deux pays. Si un produit est bon marché dans un pays et cher dans un autre une fois converti dans une même devise, cet écart suggère que le taux de change s'est éloigné de sa « vraie » valeur. La PPA est débattue en économie depuis plus d'un siècle, mais son explication nécessitait des paniers de biens complexes et difficiles à comparer. L'astuce de Woodall fut de réduire ce panier à un seul produit, reconnaissable partout dans le monde.
Pourquoi un burger ?
Le Big Mac est fabriqué selon une recette largement standardisée — pain, steak haché, fromage, salade, cornichons, sauce spéciale — dans environ 120 pays, ses ingrédients variant donc à peine d'un endroit à l'autre. Son prix intègre aussi les loyers locaux, les salaires, l'électricité et l'emballage, ce qui en fait un indicateur approximatif de la structure de coûts globale d'un pays, et pas seulement du prix d'un aliment. Dans un monde où construire un panier de consommation réellement comparable est difficile et coûteux, un produit fabriqué presque à l'identique partout offre une comparaison rapide, quoique grossière.
Comment l'indice est-il calculé ?
La méthode est simple. The Economist relève le prix du Big Mac en monnaie locale dans les restaurants McDonald's du monde entier, le convertit en dollars américains au taux de change du marché en vigueur, puis compare le résultat au prix moyen du Big Mac aux États-Unis.
Un exemple chiffré
Supposons qu'un Big Mac coûte 5 dollars aux États-Unis, mais seulement l'équivalent de 4 dollars une fois converti dans un autre pays. Selon l'indice, cette monnaie est alors considérée comme « sous-évaluée » d'environ 20 % — le taux de change actuel ne reflète pas entièrement l'écart de prix, et la théorie de la PPA prévoit que cette monnaie devrait s'apprécier avec le temps. Si le prix converti dépasse 5 dollars, la monnaie est jugée « surévaluée ».
La version ajustée au PIB
La critique la plus fréquente adressée à l'indice est qu'il compare pays riches et pays pauvres sur une même échelle, alors que les coûts de main-d'œuvre sont naturellement plus bas dans les économies pauvres, ce qui tire les prix locaux vers le bas. Pour corriger ce biais, The Economist publie depuis 2011 une version « ajustée au PIB ». Elle modélise statistiquement la relation attendue entre le revenu par habitant et le prix du Big Mac, puis mesure l'écart d'une monnaie par rapport à cette relation — permettant de comparer des pays aussi différents que le Vietnam et la Norvège sur une base tenant compte du niveau de revenu, et non du seul prix brut.
Ce que l'indice révèle réellement
Au fil des décennies, l'indice a révélé des tendances constantes. Les économies riches comme la Suisse ou la Norvège apparaissent souvent comme « surévaluées », tandis que les monnaies des marchés émergents sont fréquemment « sous-évaluées ». Ce n'est pas un hasard : cela reflète ce que les économistes appellent l'effet Balassa-Samuelson — dans les pays riches, la forte productivité des secteurs exportateurs tire les salaires vers le haut dans toute l'économie, ce qui augmente le prix des services non échangeables comme le loyer et la main-d'œuvre, et donc le prix d'un burger.
Limites et critiques
Ni les créateurs de l'indice ni ses utilisateurs n'ont jamais prétendu qu'il s'agissait d'un instrument de mesure précis. Le prix d'un Big Mac dépend de bien plus que du bœuf, du pain et de la salade — loyers locaux, taxes, coûts de main-d'œuvre, pression concurrentielle et stratégie tarifaire propre à McDonald's selon les marchés entrent aussi en jeu. Les droits de douane sur le bœuf ou des habitudes alimentaires culturelles et religieuses (en Inde, par exemple, le Big Mac est préparé avec du poulet plutôt que du bœuf et vendu sous le nom de « Maharaja Mac ») compliquent encore les comparaisons directes. Les taux de change eux-mêmes sont déterminés bien davantage par les taux d'intérêt, les flux de capitaux, le risque politique et la politique des banques centrales que par le prix d'un sandwich de restauration rapide. Les économistes considèrent généralement l'indice comme un outil pédagogique illustratif plutôt que comme un instrument de prévision sérieux — personne ne recommande de fonder des décisions d'investissement uniquement sur lui.
L'héritage de la burgernomics
Ce qui a commencé comme une expérience mi-sérieuse figure aujourd'hui dans les rapports des banques centrales et les manuels universitaires d'économie. The Economist continue de mettre à jour l'indice deux fois par an, en janvier et en juillet, et il reste une illustration fréquemment citée de la parité de pouvoir d'achat dans les travaux académiques. Son succès a inspiré des imitations — un « indice du tall latte » chez Starbucks ou des comparaisons de prix d'iPhone ont été proposés — mais aucune n'a atteint la même longévité. Le raccourci imaginé par Woodall il y a des décennies, réduisant l'une des idées les plus abstraites de l'économie à un produit que tout le monde connaît, demeure l'un des exemples les plus durables de vulgarisation économique.

